Le désir de Sextett
24/01/2010
Vous avez vu l’affiche dans le métro, sur la couverture du Voir de la semaine dernière, sur la couverture de L’Itinéraire : le visage anguleux d’Anne-Marie Cadieux exprime la quintessence du désir selon Sextett, comédie érotique présentée à l’Espace GO jusqu’au 6 février.
La bande-annonce :
La mère de Simon, jeune agent publicitaire, vient de mourir. Il se rend aux funérailles avec Claire, collègue qui le convoite : malheureusement, il a du mal à sentir. Alors que sa mère est à peine mise en terre, Simon est habité par deux voisines lesbiennes, musiciennes, gothiques et polyglottes, leur chienne-femme Walkyrie, et la première femme avec qui il a fait l’amour, une poupée-gonflable transexuelle. Toutes assaillent Simon des désirs dévorants qu’elles lui portent, alors que celui-ci fuit dans le langage grâce à quelques jeux de mots bien tournés. À Walkyrie seule il cède, quoique rapidement rattrapé par la jalousie des autres femmes qui l’empêchent de mener à bien son envie d’être dominé par la chienne en collier.
Les « comédies érotiques » se font rare – voire inexistantes – sur les scènes québécoises. Dans cette production France-Québec écrite par Rémi DeVos, le désir se décline dans une esthétique nette et épurée, à l’image des longs membres du protagoniste et de la silhouette filiforme de Claire. Tout en reprenant plusieurs fantasmes convenus (la lesbienne, la dominatrice, la poupée gonflable…déjà vu merci), Sextett a au moins l’intérêt d’explorer un univers de désirs qui reste le plus souvent dissimulé. Les femmes, assumant leurs envies, imposent leur désir en l’affirmant haut et fort au rythme des « Alors, on baise? », qui se font entendre à répétition. Simon, quant à lui, fuit, et tente d’échapper à ses envies.
Quoique la pièce m’ait divertie, la séparation des désirs selon les genres m’a évidemment titillée. Je ne me doutais pourtant pas qu’elle allait susciter de fortes réactions, le plus souvent contradictoires.
Alors que dans Le Quatrième, Yves Rousseau écrit que la pièce explore un «certain inconscient collectif misogyne et réactionnaire lié à l’archétypal féminin », elle suscite la vibrante colère de Pol Pelletier. Dans cette lettre ouverte, celle-ci s’insurge qu’une pièce écrite et mise en scène par des hommes (français) célèbre les «30» ans de l’institution qui eut originellement un mandat féministe (encore là, il y a controverse. 20 ans d’Espace Go et 10 ans de Théâtre Expérimental des Femmes, ça fait combien?). Elle écrit :
Ce spectacle, pensé par des hommes français qui s’amusent à humilier des femmes d’ici, et qui en plus sont payés par notre gouvernement, ce spectacle serait le « cadeau » d’Espace Go pour fêter la naissance, il y a 31 ans, d’un théâtre fait par des femmes québécoises féministes ??? !!!
Pourtant, le site de Canoe affirme que l’Espace Go remplit toujours son mandat féministe grâce à des pièces qui mettent les femmes de l’avant comme dans Sextett. Ginette Noiseux quant à elle, (directrice artistique de l’Espace Go), fait la rétrospective de l’histoire du théâtre dans cette entrevue où elle conclue en appelant davantage de voix masculines singulière telle celle de Rémi De Vos, qui a « une intuition pour la sexualité ». Aucune réflexion sur cette représentation de la sexualité ne transparaît de son discours.
Alors, Sextett est-elle féministe, misogyne, masculiniste? Ou rien de plus qu’érotique?
À mon sens, ces dissentions illustrent bien la complexité à définir et représenter le « désir masculin » et le « désir féminin », et qu’une « comédie érotique » ne peut être innocente. Puisqu’il n’est pas envisageable de sérieusement définir ces termes qui ne sont que le produit d’idées reçues, les mises en spectacle qui ont un véritable intérêt en matière d’érotisme devraient être celles qui remettent en question ces idées reçues en ouvrant les possibilités fantasmatiques vers l’infini. Si Sextett ne saurait pleinement remplir ce mandat, quand pourrons-nous espérer assister à de véritables et sérieuses représentations érotiques qui sauront mener les fantasmes vers des directions insoupçonnées ?
Entry Filed under: Reviews. Tags: désir, fantasmes, Sextett, théâtre.
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1.
Marie-Eve | 25/01/2010 at 15:30
Avec le commentaire qui suit, je ne veux pas amplifier la séparation des désirs selon les genres… Toutefois, quelque chose me titille avec cette pièce et je tiens à partager rapidement ma réflexion!
Ce que je trouve dommage avec cette pièce, personnellement, c’est que « les deux lesbiennes d’à côté » s’éprennent de désir pour « l’homme » de la pièce. Encore et toujours!
Je sais, certaines diront que c’est symbolique… que le mec est pas mal ambigu et tout… mais… Basta! On a si peu de représentations de lesbiennes au théâtre, et enfin, quand il y en a et qu’elles ont l’air cool et trash… on découvre qu’elles se consument de désir pour un homme en quête identitaire suite à la mort de sa mère… Bla bla bla!
Je suis déçue, et je me demande vraiment pourquoi on réserve toujours cette «dérive» aux personnages lesbiens, alors qu’on ne voit jamais deux hommes gais qui se consument subitement et symboliquement de désir pour une femme…
Pourquoi les lesbiennes (puisqu’elles sont définies ainsi dans cette pièce… et non pas comme des bisexuelles ou autres) finissent toujours par se taper un mec? Pourquuoi est-ce que le désir des femmes lesbiennes est si fragile et ambigu, si facile à dérouter? Pourquoi est-ce que ça semble si naturel? Pourquoi est-ce que ça semble si normal?
2.
Tanya | 25/01/2010 at 18:08
Je suis tout à fait d’accord avec toi Marie-Eve, c’est dérangeant. En plus, il y a une des deux (désolée j’ai oublié son nom… la plus petite) qui semble vouloir «échapper» de son couple justement en se tapant Simon. Qu’est-ce que c’est censé dire sur les relations lesbiennes? Que l’insatisfaction d’une relation devrait mener vers un désir envers les hommes?